30.06.2008
«Vous souffrez de racisme, je subis la même chose que vous»
Il y en a qui n’en peuvent plus d’entendre des «Enculés !» dans la cour du collège. «Le premier "pédé" que j’entends, je dis c’est puni par la loi», s’énerve Françoise, prof de français en banlieue parisienne. D’autres, comme Eric, 42 ans, se retrouvent ainsi questionnés : «Vous faites l’homme ou la femme ?» Eric, dans le 93, a annoncé la couleur de sa sexualité aux élèves blacks-beurs de son lycée professionnel. Il a pointé leur misogynie. Et puis tranquillement, il leur a dit : «Vous souffrez de racisme, je subis la même chose que vous.» Et chez certains, le trouble est apparu. L’homosexualité, l’homophobie. Comment en parler dans la salle de classe ? «Quand on touche la sexualité c’est toujours très délicat», recadre Françoise.
Hétéros ou homos, certains enseignants n’abordent pas le sujet. Par crainte de n’être pas assez armés. Parfois, ils font face à des situations inédites. Marie-Laure, professeure dans un lycée professionnel à Rennes, a abordé le sujet du sida dans sa classe de BEP. Un adolescent a fait son coming-out. «Les autres élèves ont été très respectueux», dit-elle.
Le premier combat des profs, c’est celui des clichés. C’est à eux que Jean-Pierre, prof d’anglais dans un lycée professionnel du centre-ville à Rennes, tente de faire la peau. En vrac : «Les gays sont des bêtes de sexe», ou «ils ne font que pratiquer la sodomie». Les termes «homo» et «sexuel» ne l’aident pas car, dit-il, ils «ne parlent pas d’amour mais ramènent tout au sexe, pas à la relation ou l’amour». Camille, prof d’éco en seconde, entend souvent «les pédés, c’est la mode », beaucoup «le patinage, c’est un sport de tapettes», et parfois «si j’ai un fils homo, je le tue».
«Hétéro-centrés». Pour désamorcer, les enseignants opèrent des comparaisons avec d’autres discriminations. Camille positive : «Question raciale ou sexuelle, ils sont demandeurs.» Les élèves se rendent compte de la difficulté qu’il y a à prouver une discrimination. «La discrimination sexuelle, ils ne la comprennent pas bien. C’est l’étonnement qui prévaut.» Elle fait appel à la démocratie athénienne, et à «l’éphèbie» : «L’idée de la pédophilie institutionnalisée les anéantit.» Françoise, prof d’anglais dans le Sud, a parlé de l’écrivain Oscar Wilde emprisonné pour ses préférences sexuelles. «Ils ne le savaient pas», s’étonne-t-elle. Elle établit une échelle de valeurs. Elle trouve ses élèves plus «homophobes que racistes», «"Pédé" croit-elle savoir, c’est l’insulte suprême», qui touchera tout le monde quelle que soit sa couleur de peau. Pour Françoise, le rappel à la loi les fait plus «sourire» qu’autre chose.
Serge, 37 ans, prof de sciences éco dans le centre de la France, élargit son sujet à la problématique de la famille. Les préjugés des élèves, il les trouve très «hétéro-centrés», «on se marie pour la vie, devant le prêtre, l’union libre ce n’est pas une famille». Certains font de la provoc pour faire réagir les élèves, d’autres procèdent «par petites touches». La plupart du temps, les enseignants s’en sortent. Le jour où Malvina, 38 ans, a senti qu’elle allait être débordée, c’est sur l’homoparentalité. «Après les gamins se sont affrontés entre eux et ne m’ont plus écoutée», dit-elle. Elle a perdu la main. Sa règle : «Si on est à l’aise avec le sujet, on peut l’aborder, sinon, il vaut mieux ne pas se lancer.»
Parler d’homosexualité, c’est évoquer la sexualité tout court. Pour les enseignants homosexuels, les collègues posent parfois problème. Serge : «Ils ne veulent pas voir leurs élèves comme des êtres en chair et en os», dit-il. Romain a une perception inverse. Il est davantage persuadé que ce sont les élèves qui voient les professeurs comme des êtres «désincarnés». Et il ajoute : «Une fille qui aura un problème avec un garçon, les enseignants interviendront pour l’aider. En revanche, s’il est question d’un gay on n’en parlera pas.» Jean-Pierre dit se sentir isolé, ne pas arriver à «essaimer», trouver d’autres collègues concernés pour aborder ce sujet. De peur qu’on les marque, qu’on les remarque ?
«Brouillage». La neutralité est, pour beaucoup de professeurs, au cœur du sujet. Doivent-ils, ou non, dire d’où ils parlent, quelle sexualité ils ont. Surtout quand ils sont gays. «Et vous Madame? Avec qui vous couchez ?» Pendant une période, Edith se faisait traiter de «gouine». Aujourd’hui, elle pense que les élèves ne sont pas au courant. «Lorsque les élèves font le lien entre qui nous sommes et le sujet dont on parle, il y a un certain brouillage», dit-elle. Eric pense qu’en s’assumant, cela libère la parole et les élèves. Mais l’homophobie existe toujours. Ils sont quelques enseignants à recevoir des menaces, affronter les regards. Des élèves se collent contre le mur à leur passage («gare à tes fesses»). Ils reçoivent des insultes par mail, blog. Ils portent plainte. Des procédures sont en cours. Ils trouvent que les lycées, le rectorat où ils se trouvent ne se bougent pas beaucoup pour les défendre. Pas de vagues. Et ça les rend malades de prendre, en pleine gueule, cette discrimination. Il faut de la pédagogie, encore. Mais pas seulement pour les élèves.
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700 000 personnes ont pris part à la 7ème Marche des fiertés
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"J'avais jamais vu un homosexuel"
Alice Guéna, qui tente de "sensibiliser les jeunes au respect de la diversité", intervient ce jour-là dans une classe de BEP mécanique moto du lycée Jacques-Brel de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). Reconstruit en 2005, ce grand paquebot de métal accueille 450 adolescents qui préparent leur BEP, leur CAP ou leur bac professionnel dans les métiers du bois, de l'électronique ou de la mécanique moto. "J'ai fait venir cette association, car je m'étais aperçue, lors d'une intervention sur les discriminations, au début de l'année scolaire, que l'homophobie était un préjugé partagé par l'ensemble des élèves", explique Malika Awad.
Ce jour-là, ils sont une petite vingtaine, tous des garçons. Les cahiers et les stylos sont restés dans les sacs, les casques de moto sont alignés au pied des bureaux. Après la diffusion d'un film réunissant les témoignages de jeunes homosexuels, le dialogue s'engage. Au fond de la salle, Laurent reste silencieux mais son hostilité est perceptible. "J'ai une haine, finit-il par dire. Les homosexuels, ça me dégoûte un peu de penser qu'ils... qu'ils s'accouplent. Deux hommes en même temps, ça va pas ensemble." "C'est bizarre, c'est un peu contre nature, renchérit son voisin. Ils peuvent pas faire des enfants."
Alice Guéna se garde bien de les interrompre : elle les encourage, au contraire, à parler "sans tabou". "N'hésitez pas à dire ce que vous pensez sur la sexualité ou sur autre chose, insiste la présidente du MAG. C'est un échange, on est là pour ça." Jamais elle ne proteste contre les mauvaises blagues et les embardées homophobes des adolescents : elle se contente de les écouter et d'interroger sans relâche leurs préjugés. "Tu dis que tu n'as jamais vu d'homosexuels, répond-elle à David. En es-tu sûr ? A ton avis, à quoi reconnaît-on un homosexuel ?"
Pour ces jeunes lycéens, l'homosexualité a le visage des stéréotypes : les garçons sont efféminés, ils sont les meilleurs amis des filles, ils ont de l'esprit - ils font des "astuces", résume Nicolas avec un soupçon d'amertume. "Un garçon qui se maquille ou qui s'habille un peu comme une fille, je le classe homo direct", affirme Abdel. "Ils font des gestes comme des filles, lalala", pouffe son voisin. "Tout ça, c'est des préjugés, intervient cependant Steve. C'est comme quand on dit que les Portos sont des maçons ou les Arabes des voleurs. C'est pas toujours vrai."
Certains garçons approuvent de la tête, d'autres restent obstinément silencieux. Au dernier rang, deux élèves tentent d'expliquer à leur façon le cheminement qui mène à l'homosexualité. "Les gens qui sont homos, ils ont sûrement eu des problèmes psychologiques, affirme Nicolas. Ou alors ils ont eu des problèmes avec les filles, et ils se sont tournés vers les garçons. Mais c'est vraiment n'importe quoi : si on a des problèmes, il y a des prostituées, quand même." "Ceux qui le sont à la naissance, c'est pas de leur faute, ajoute son voisin. Mais les autres, c'est pas pareil."
Alice Guéna écoute, marque une pause. "Vous croyez qu'ils l'ont tous choisi ? Vous avez vu le film, tout à l'heure, avec les témoignages de jeunes : ils disent que l'homosexualité s'est imposée à eux." Les adolescents réfléchissent, hésitent, font silence quelques instants. Ils n'ont qu'une certitude : ils ne pourraient pas accepter l'homosexualité d'un ami. "Ici, c'est direct déchiré, on le taille, lance David. Si j'en vois un, je me détourne." "Moi, je le taperai pas, bien sûr, je suis tolérant, ajoute un autre. Mais je lui tournerai le dos quand même."
Chez ces adolescents, le rejet de l'homosexualité est souvent une manière d'afficher crânement son identité masculine. "Un homme, ça doit être fort, poursuit Nicolas. C'est normal, c'est la nature. Les homos, c'est le contraire, ils ont des gestes de filles. Il y en a peut-être qui sont des brutes, mais c'est rare." "Quelque part, ils ont un peu perdu leur virilité, poursuit un autre. Il y a des filles qui aiment les hommes soumis, mais c'est des cas particuliers. Si on les insulte dans la rue, elles préfèrent un mec qui peut les défendre." Alice Guéna intervient calmement. "Moi aussi je réagis lorsque mon amie se fait insulter dans la rue. Pas parce que c'est une fille, mais parce que je l'aime."
La présidente du MAG laisse l'échange se déplacer vers le terrain du couple, de la famille, des enfants. La perspective du mariage homosexuel les fait sourire, l'homoparentalité les inquiète. "A l'école, les enfants d'homos, ils vont être clashés, affirme Steve. Et le jour de la Fête des mères ou des pères, ils donneront le cadeau à qui ?" Alice Guéna évoque les études qui montrent que les enfants des couples homosexuels vont aussi bien que les autres, parle de l'isolement des enfants de divorcés dans les années 1960, cite le cas des enfants élevés par un seul parent. "Oui, mais un petit qui grandit avec un couple homosexuel, ça peut le troubler, rétorque le voisin de Steve. Il va se demander qui est le papa, qui est la maman."
Au terme d'une heure de débat, la professeure lève la séance dans un sourire. Les élèves se dispersent dans les couloirs en se bousculant, tandis qu'Alice Guéna s'attarde un instant dans les couloirs. "Quand je viens dans un lycée, mon but n'est pas de leur faire des leçons de morale ou de les faire changer d'avis, conclut-elle. J'essaye juste d'ouvrir un espace de parole. Ils vivent, comme nous tous, dans une bulle de verre avec leurs a priori, leurs certitudes, leurs préjugés. Mon travail, c'est d'ébranler certaines de ces certitudes. Je tapote à la vitre, ça crée une petite fêlure. Un jour, peut-être, le verre se fendillera."
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23.06.2008
Dédicace : Bienvenue dans le Marais en BD
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Act Up et Aides appelent les gays à sortir le sida du placard
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